Épinal - Connemara : quand Alex Lutz filme l’amour, la mémoire et les fractures sociales
- actuvosges88
- 27 août
- 6 min de lecture
C’est un retour aux sources qui prend des allures de fuite en avant. Dans Connemara, son nouveau long-métrage, Alex Lutz quitte les univers plus légers auxquels il nous avait habitués (Guy, Une nuit) pour plonger dans une matière plus grave, plus intime. Une réussite acclamée par le public spinalien.

De g à dr : Bastien Bouillon, Mélanie Thierry, Alex Lutz et Nicolas Mathieu
Un roman, puis un film...
Adapté du roman éponyme de Nicolas Mathieu, le film explore l’histoire d’Hélène, quadragénaire en plein burn-out, qui abandonne la frénésie parisienne pour retrouver sa région natale, quelque part entre Nancy et Épinal. Dans ses bagages, un mari, des enfants, un désir de stabilité. Mais le hasard d’un soir sur le parking d’une chaîne de restaurant réveille un souvenir adolescent : Christophe Marchal, l’ancien hockeyeur du lycée, celui qu’elle a tant regardé sans jamais l’approcher.

Alex Lutz et Nicolas Mathieu, une complicité non feinte
Une histoire de retrouvailles mais aussi de contrastes
Le point de départ pourrait sembler anodin : deux anciens camarades se retrouvent, le temps a passé, les corps ont changé, les rêves aussi. Pourtant, ce qui se joue là dépasse la simple romance. Dans ce couple impossible, Lutz filme deux mondes qui peinent à se comprendre : celui d’Hélène, enfant d’ouvriers devenue cadre à Paris, et celui de Christophe, resté au pays, fidèle à ses proches et à ses choix modestes. Le film pose une question simple et universelle : peut-on aimer au-delà des fractures sociales, des regrets et des parcours divergents ?

Présentation du film par l'équipe du film : Alex Lutz, Nicolas Mathieu, Bastien Bouillon et Mélanie Thierry
Alex Lutz, séduit par la précision des mots de Nicolas Mathieu
Avant de se lancer dans l’aventure, le réalisateur avait tenté d’adapter un autre roman du Goncourisé vosgien (Leurs enfants après eux). L’histoire a voulu que ce soit Connemara qui s’impose. « Ce qui m’a touché, c’est la façon dont Nicolas Mathieu décrit les êtres : sans jugement, avec un regard d’entomologiste tendre », confie Lutz. L’adaptation n’a pas été un simple copier-coller : il a fallu resserrer, faire des choix, tailler dans la matière. Lutz parle d’une « tresse à trois brins » : la vie d’Hélène, celle de Christophe, et leur histoire commune. Le roman ouvrait sur une phrase qui parlait de colère, de lassitude dès le matin. Le film garde ce souffle initial : c’est à travers Hélène que tout passe, que tout se joue.

Alex Lutz et Mélanie Thierry
Une esthétique sensorielle et physique
Le film s’ancre profondément dans son territoire. Tourné entre novembre et décembre 2024 dans les Vosges et à Épinal, il ne triche pas avec les décors. Pulls épais, parkings humides, patinoire des Wildcats, vestiaires froids : chaque lieu semble respirer la région, ses lumières et ses silences (même si les Vosges méritent d’autres images que l’ombre et la froidure) . La photographie d’Éponine Momenceau, déjà remarquée sur Dheepan, refuse les clichés de carte postale pour privilégier une approche intime. Les souvenirs ne sont pas racontés, ils sont ressentis : flous, morcelés, comme des éclats de mémoire. Cette façon de filmer colle au propos : la vie n’est pas une ligne droite, c’est un assemblage d’instants. Une approche intime, presque tactile, qui donne au film une tonalité mélancolique.
Des personnages en clair-obscur, dans toute leur complexité
Dans le rôle d’Hélène, Mélanie Thierry est à la fois dure et fragile, énergique et épuisée, tendue vers une réussite qui ne comble pas ses manques. Alex Lutz insiste : « Je ne voulais pas qu’elle soit mystérieuse mais qu’on sente en elle l’agacement, la charge mentale, la colère rentrée. » Face à elle, Bastien Bouillon campe un Christophe Marchal tout en nuances : un homme que certains jugeraient « resté sur place », mais qui a choisi un périmètre et s’y tient. Divorcé, père attentif, fils dévoué, il n’a pas brillé sur les podiums mais vit avec une forme de dignité tranquille. Leur relation, tendre et maladroite, est l’âme du film.

Mélanie Thierry

Bastien Bouillon

Interview de Bastien Bouillon par "Vosges Tv"
Une avant-première record
La curiosité autour de Connemara ne s’est pas limitée au cercle des cinéphiles. Lors de l’avant-première, la demande a été telle que trois projections ont été organisées. . « Du jamais vu à ce niveau. Nous avons rajouté 100 places pour tenter de satisfaire un maximum de monde : elles sont parties en 15 minutes. Un record égalant celui de La Panthère des neiges de Vincent Munier avec Sylvain Tesson.» a précisé Arnaud Toussaint, directeur des Cinés-Palace. Pour rappel, quatre séances (deux à 19 h, une à 19 h 45 et une dernière à 20 h 30) ont été programmées aux Cinés Palace à Épinal,
Plus de 1 200 spectateurs ont assisté à l’événement, preuve que cette histoire locale résonne plus largement. L’équipe du film, présente sur place, a échangé longuement avec le public, dans une ambiance simple et complice.

L'arrivée de l'équipe du film dans la salle 4

Un film plus grave, mais profondément humain
Avec un budget de 5 millions d’euros et six semaines de tournage, Alex Lutz livre une œuvre qui assume ses partis pris : une narration fragmentée, une bande-son orchestrale presque mélancolique. Le réalisateur multiplie les ruptures de ton et les ellipses, parfois au risque de perdre en fluidité, Certains y verront un excès de style, d’autres une vraie singularité. Pourtant, Connemara ne laisse pas indifférent et touche par son humanité. Mélanie Thierry y offre l’une de ses plus belles compositions et y a brillé d’intensité. Elle rappelle que derrière les décors modestes ou les parkings d’un soir, il y a des vies, des corps et des cœurs qui cherchent encore à s’aimer. De son côté, Alex Lutz a confirmé qu’il savait parler de ces existences cabossées, de ces êtres qui cherchent encore à s’aimer malgré les écarts, malgré le temps.
Quelques confidences des différents intervenants
Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?
Alex Lutz : J’ai été très touché, car je suis un peu de la région : ma belle-famille est vosgienne et je viens moi-même de Strasbourg. Revenir sur ce territoire avec un projet de cette ampleur, c’était formidable.

Mélanie Thierry : C’était la première fois que je venais m’installer ici, et pour sept semaines ! On finit par prendre possession des lieux, on s’imprègne de la ville, on se crée des souvenirs. Puis c'était une période spéciale de ma vie. J'étais ici à Épinal avec mon bébé (j'avais accouché peu avant) et avec ma maman. Une situation assez rare à laquelle j'ai pensé en foulant à nouveau les terres spinaliennes.
Bastien Bouillon : Ce qui me reste, c’est l’accueil incroyable que nous avons reçu, que ce soit dans les cafés d’Épinal, à la patinoire… Pendant un mois et demi, nous avons été portés par cette bienveillance constante.

Y avait-il des défis particuliers à relever pour adapter le roman au cinéma ?
Alex Lutz : Pas vraiment, en tout cas rien d’insurmontable (rires). Je voulais surtout que l’émotion du livre soit intacte et que le film reste juste, fidèle à cette idée de déterminismes sociaux, à cette fracture entre deux "France" issues, pourtant, du même creuset. Ma crainte, que j’ai sur chaque projet, c’est d’avoir l’air d’observer mes personnages de l’extérieur, comme à distance. Je déteste ça. Que je joue ou que je filme, je veux être immergé, dans l’humanité de ce que je raconte, pas "en hauteur sur une branche". C’est ce que j’ai essayé de faire ici.
Mélanie et Bastien, vous êtes-vous préparés d’une façon particulière ?
Bastien Bouillon : Non ! (rires) Nous avons travaillé à partir du scénario, avec le réalisateur et nos partenaires. On s’appuie beaucoup les uns sur les autres. Nos partitions étaient déjà très bien écrites, et Alex nous guidait. Le plus important, c’est d’être disponible et à l’écoute, prêt à se laisser emmener là où on n’avait pas prévu d’aller.
Le film évoque aussi le hockey et la patinoire de Poissompré. Était-ce important de montrer cette réalité sur le terrain ?
Alex Lutz : C’était indispensable, même! Quand on fait les repérages, on rencontre l’équipe, le coach Nicolas Martin, les supporters… On ressent cette ferveur, cet engouement, et c’est impressionnant. Les jours de match, toute la ville vit au rythme de cette transhumance vers la patinoire. Visuellement, c’est très fort, presque cinématographique, mais pas forcément télévisuel. Ça va tellement vite qu’on ne sait pas toujours si le palet est entré dans la cage ou non. Pour la télé, c’est compliqué, mais pour le cinéma, c’est un cadeau. Et puis, avouons-le, il y a un côté viril, très physique. C’étaient un peu mes cinq minutes de Rocky IV, rien que pour moi (rires).
Bastien, on vous voit à l’aise sur la glace. Vous aviez déjà un bon niveau de patinage ?Bastien Bouillon : Pas du tout ! (rires) On a un peu triché. J’ai eu les conseils avisés de Nicolas Martin et j’ai suivi un petit stage, mais rien d’exceptionnel. La caméra a fait le reste pour donner l’illusion. Mais patiner devant 2 500 personnes, en conditions réelles et avec les vrais Wildcats, c’était une expérience inoubliable.
Et vous, Nicolas Mathieu, que pensez-vous du film ?
Nicolas Mathieu : Il est tel que je l’espérais, même si certaines libertés ont été prises par rapport au roman. C’était nécessaire pour tenir dans la durée d’un film. J’ai été impressionné par certaines coupes et ajouts qui ont réussi à préserver la trame et l’esprit du livre. Dans le roman, j’accorde beaucoup d’importance aux parents, parce que c’est un sujet qui me touche profondément. Mais je trouve qu’Alex a vraiment respecté l’essentiel : le personnage d’Hélène, qui est magnifiquement interprété par Mélanie.
Rédaction : Alain Reynders
Photos : Alain & Laetitia Reynders





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