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Culture - Disparition de François Marcela-Froideval : le père de la Dark Fantasy à la française s’en est allé...

Le monde de l’imaginaire vient de perdre l’un de ses plus éminents bâtisseurs. François Marcela-Froideval, figure fondatrice du jeu de rôle en France et scénariste de la saga culte Les Chroniques de la Lune Noire, est décédé à l’âge de 66 ans. Une voix s’éteint, mais son héritage résonnera longtemps dans les sphères de la bande dessinée, du jeu de rôle et du jeu vidéo.

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Un pionnier au croisement de plusieurs mondes

Né le 10 décembre 1958 à Paris, François Froideval aura traversé quatre décennies d’univers imaginaires en semant son empreinte à chaque étape. Écrivain, scénariste, traducteur, concepteur de jeux, il a été tour à tour explorateur, passeur et bâtisseur dans les terres fertiles du fantastique.

Passionné, dès les années 1970, par les jeux de rôle alors balbutiants, il a participé à la création du tout premier club français à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, avant de fonder celui de la rue d’Ulm. En 1980, il a cofondé le magazine Casus Belli, premier périodique français consacré aux jeux de rôle, qui jouera un rôle central dans leur démocratisation. Son nom est devenu rapidement synonyme d'expertise et d’avant-garde dans un secteur alors en pleine éclosion.

En 1982, il a franchi l’Atlantique pour rejoindre les rangs de TSR, l’éditeur de Donjons & Dragons, où il a travaillé aux côtés de Gary Gygax. Il coécrit notamment des ouvrages majeurs comme Monster Manual II et Oriental Adventures, devenant ainsi l’un des rares Français à prendre part à l’édification du panthéon du jeu de rôle mondial. À son retour en France en 1986, il a contribué à la traduction et à la diffusion d’Advanced Dungeons & Dragons, posant les fondations d’un imaginaire partagé par des milliers de joueurs francophones.

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De l’écran à la planche : la naissance des Chroniques

C’est pourtant un accident informatique qui a propulsé François Froideval vers la bande dessinée. À l’origine, Les Chroniques de la Lune Noire devaient être un roman et plusieurs chapitres avaient été tapé sur l’ordinateur. Mais un crash sur son Apple II a effacé une grande partie de son ouvrage, le forçant à repenser son œuvre. Ainsi naît, en 1989, la plus grande saga de dark fantasy française en bande dessinée, avec le tout jeune Olivier Ledroit au dessin. Publiée d’abord chez Zenda, puis chez Dargaud, la série connaîtra un immense succès : 22 tomes principaux, plusieurs spin-offs (Les Arcanes de la Lune Noire, Methraton…), et même une novélisation entamée en 2021 avec l’autrice Jeanne-A Debats (De Gueules, puis De Sinople aux éditions Leha). Un retour à la source en quelque sorte.

 

Baroque, gothique, parfois violente, teintée d’un humour acide, cette saga raconte la destinée de Wismerhill, héros ambivalent évoluant dans un monde où s’entrechoquent magie noire, intrigues politiques et guerres apocalyptiques. Froideval y injecte l’essence même du jeu de rôle : choix moraux, progression de personnage, systèmes de pouvoirs et gestion du destin à coups de dés. Le lecteur y retrouve les échos d’innombrables parties de D&D transfigurées en épopée visuelle.

 

Un homme d’univers

Mais réduire François Froideval à "Les Chroniques de la Lune Noire" serait ignorer l’amplitude de sa carrière. Il a signé des scénarios pour des séries comme 666 (et sa suite 6666), Fatum, Harkhanges, Methraton, Mens Magna, Atlantis, ou encore Anamorphose, aux côtés de dessinateurs tels que Franck Tacito, Sylvain Guinebaud, Patrick Larme ou Fabrice Angleraud. Il a participé, également, à la naissance de nombreux jeux de plateau (comme Ave Tenebrae ou Fiefs et Empires), à des jeux vidéo cultes comme Drakkhen ou Dragon Lore, et a contribué à la presse spécialisée à travers Jeux & Stratégie, Science & Vie, ou encore Excelsior Publications.

Son style, reconnaissable entre mille, mêle érudition, noirceur et autodérision. Amateur d’occultisme et de philosophie, il bouscule sans relâche les codes du 9e Art, jonglant avec les genres comme avec les plans de la réalité. Son humour grinçant, sa voix rocailleuse, sa jovialité désarmante et sa passion contagieuse faisaient de lui une figure à part, aussi respectée que redoutée.

On l’a souvent aperçu ou croisé aux Utopiales de Nantes, à Trolls & Légendes en Belgique, mais aussi aux Imaginales à Épinal, un festival qu’il aimait particulièrement et auquel il n’hésitait pas à aller à la rencontre des jeunes auteurs en Dark Fantasy, Fantastique ou SF. Pour notre part, nous avions beaucoup parlé de ses œuvres en 2018 et de la page de couverture réalisée par notre ami commun, Brucero (Un Hors-série – L’Empire de la négation).

 

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Une œuvre inégalée, un esprit indomptable

Moins actif ces dernières années, François Froideval continuait toutefois à nourrir l’univers des Chroniques, dont le tome 22 est sorti en octobre 2024. Le suivant, annoncé pour avril 2025, n’a pas encore vu le jour — et ne le verra peut-être jamais. Le scénariste laisse une œuvre aussi vaste qu’inclassable, souvent imitée mais jamais égalée.

La nouvelle de sa disparition a suscité une vague d’émotion dans les communautés de joueurs, lecteurs et créateurs. Les forums comme Le Donjon du Dragon ou Great Library of Greyhawk lui ont rendu hommage. Jean-Philippe Mocci, son éditeur chez Leha, a partagé : « François Marcela-Froideval est parti rejoindre Wismerhill pour l’éternité. »

Les éditions Dargaud ont salué « un grand créateur », rappelant que Gary Gygax lui-même lui demandait parfois de mener ses parties. « Scénariste exigeant à l’imagination foisonnante, il a donné ses lettres de noblesse à la dark fantasy en BD. »

 

Un dernier adieu

La crémation de François Froideval s’est tenue Ce vendredi 27 juin à Amilly, dans le Loiret.

Il nous reste ses livres, ses jeux, ses planches — autant de portes ouvertes vers des mondes ténébreux, fascinants, drôles parfois, où l’imaginaire règne en maître.

Avec sa disparition, c’est un pan de l’histoire du fantastique français qui s’éclipse dans la brume. Mais comme tout bon maître du jeu, François Marcela-Froideval avait déjà préparé sa dernière campagne.

Requiem in Pace.

Texte : Alain Reynders

Photo : Éditions Dargaud - Zenda

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