Uxegney - La photographie prend corps, entre mémoire, matière et métamorphose
Et si une photographie pouvait quitter son cadre pour devenir autre chose ? Une matière, un fragment de mémoire, un corps figé dans le temps ou encore un paysage traversé par le rêve ? C’est précisément cette frontière mouvante que viennent explorer Georges Dumas et Claudia Vialaret à L’Usine d’Uxegney. Du 3 au 25 octobre, leurs univers se rencontrent dans cet ancien bâtiment industriel devenu un espace dédié à la création contemporaine.

Il faut parfois changer de regard pour véritablement découvrir une image.
À L’Usine d’Uxegney, le visiteur est invité à faire ce pas de côté. Ici, la photographie n’est pas seulement destinée à conserver un instant. Elle devient le point de départ d'une recherche artistique qui convoque la peinture, le dessin, le collage, le numérique et même une certaine idée de la sculpture.
Deux artistes, deux sensibilités et deux manières de malmener les habitudes du regard.
Georges Dumas travaille le corps jusqu’à lui donner l’apparence d’un vestige. Claudia Vialaret, elle, joue avec les plis, les fragments, les paysages et les références de l’histoire de l’art. Chez l’un comme chez l’autre, l’image est appelée à se transformer.
Georges Dumas, l’étrange beauté des corps arrêtés
Chez Georges Dumas, le temps semble avoir laissé son empreinte directement sur la peau.
Depuis 2007, le photographe plasticien développe ce qu’il appelle ses « paintographies ». Son procédé associe plusieurs disciplines : photographie numérique, travail de composition et intervention à la peinture acrylique sur toile.


Mais plus que la technique, c’est la place accordée à la figure humaine qui frappe.
Les corps apparaissent anonymes, parfois fragmentaires, débarrassés de tout décor susceptible de raconter leur identité. Ils pourraient appartenir à hier comme à demain. Leurs attitudes évoquent parfois les statues antiques ou les œuvres de la Renaissance.
Puis quelque chose se produit.

La peau semble perdre sa chaleur. Le corps se densifie. La matière gagne progressivement ce qui était vivant. Une épaule prend l'apparence du marbre, un torse semble taillé dans la pierre, une silhouette paraît soudain appartenir à l’architecture.
Le modèle photographié devient presque sculpture.
Cette transformation constitue l’une des signatures du travail de Georges Dumas, dont l’univers se situe volontairement à la rencontre de plusieurs disciplines artistiques.
Une photographie comme matière première
Pour parvenir à cette métamorphose, l’artiste ne considère pas la photographie comme une œuvre achevée.
Elle constitue plutôt le commencement du processus.
Des photographies de statues, de modèles ou de matériaux sont d’abord réalisées avant d’être retravaillées numériquement. Les différentes images peuvent être recomposées, superposées et transformées avant d’être transférées sur toile. La peinture intervient ensuite, notamment grâce à des glacis qui apportent à la surface une profondeur et une brillance particulières.


Le résultat trouble volontairement les repères.
Est-ce encore une photographie ? Est-ce déjà une peinture ? La question reste ouverte, et c’est justement dans cet entre-deux que l’œuvre trouve sa force.
Georges Dumas poursuit également ce travail de transformation à travers différentes séries. Il introduit par exemple des éléments de l’univers urbain, déconstruit certaines images en petits fragments géométriques ou fait dialoguer photographie et gravure dans ses « Palimpsestes ».
L’image semble alors porter plusieurs époques à la fois.
Comme une pierre ancienne dont la surface conserverait les traces de ceux qui l’ont touchée, les œuvres donnent au regard l’impression de découvrir quelque chose qui existait déjà avant nous.
Claudia Vialaret, une artiste qui refuse de laisser les images en sommeil.
L’univers de Claudia Vialaret emprunte une autre voie.
Depuis plusieurs décennies, la plasticienne travaille sur les relations entre photographie, dessin et histoire de l’art. Son parcours l’a conduite à expérimenter différentes manières de faire sortir l’image de sa surface originelle.
Chez elle, une photographie peut être pliée, découpée, froissée ou associée à d’autres matières.
Elle n’est plus seulement regardée : elle est manipulée.
Le geste devient alors essentiel. Il transforme la photographie en objet physique et introduit dans l’œuvre une part d’imprévisible.

Le pli, notamment, joue un rôle singulier. Il peut dissimuler un visage, casser une silhouette, créer une ombre ou donner naissance à une nouvelle forme.
Une image que l’on croyait connaître devient soudain étrangère.
Lorsque les paysages deviennent des territoires de mémoire
La nature occupe également une place importante dans la création de Claudia Vialaret.
Ses photographies de paysages servent notamment de point de départ à des dessins au fusain. La réalité capturée par l’appareil photographique est ainsi réinterprétée par la main de l’artiste. Entre observation et imagination, ses œuvres ouvrent un espace où le paysage n’est plus seulement ce que l’on voit, mais ce que l’on projette sur lui.
Cette démarche rejoint une réflexion plus large sur le temps et les transformations du monde naturel. Certaines œuvres associent paysages, matières textiles et références issues de la peinture classique pour créer des compositions qui semblent constamment en mouvement.
L’image devient alors presque organique.
Elle semble respirer, se déplacer, hésiter entre apparition et disparition.


« Origines », lorsque l’homme et la nature ne font plus qu’un
Parmi les œuvres présentées à Uxegney figure notamment « Origines ».
La série plonge dans l’univers de la mythologie et de la littérature pour imaginer un monde aux accents primitifs. Des silhouettes humaines y apparaissent dans des paysages qui semblent appartenir à un âge où la séparation entre l’homme et la nature n’existait pas encore.

Cette approche témoigne de l’importance de l’histoire de l’art dans le parcours de Claudia Vialaret.
Elle ne regarde pas les œuvres du passé comme des objets définitivement clos. Elle y puise au contraire des formes, des gestes et des atmosphères qu’elle déplace vers le présent.
Le Caravage, Rubens, la peinture baroque ou encore la sculpture classique deviennent ainsi des sources d’inspiration qui nourrissent une création contemporaine.
Il ne s’agit pas de reproduire le passé.
Il s’agit de le faire parler autrement.
Quand le dessin reprend le dessus
Au fil de son parcours, Claudia Vialaret a multiplié les expériences, de « Caravagesques » à « Courbet et moi », d’« Origines » à « Paysages » puis « Souffle ». Chaque série possède son propre univers, mais toutes témoignent d’une même recherche autour du corps, du temps et de la transformation de l’image.
Ses travaux les plus récents accordent une place renouvelée au fusain.
Le geste devient plus direct, plus instinctif. Le papier accueille la matière noire tandis que des fragments photographiques peuvent venir ponctuer le dessin.
La photographie n’est plus nécessairement au premier plan.
Elle devient une trace.
Une présence discrète, presque fantomatique.
Dans la série « Rapts », l’artiste poursuit parallèlement son dialogue avec la peinture ancienne en revisitant des épisodes mythologiques déjà représentés par de grands peintres comme Rubens. Le fusain et le collage permettent alors de faire entrer ces récits anciens dans une écriture visuelle contemporaine.
L’Usine, troisième protagoniste de l’exposition
Il serait difficile de dissocier cette exposition du lieu qui l’accueille.
L’Usine d’Uxegney n’est pas un espace neutre. Cette ancienne filature industrielle réhabilitée conserve une architecture imposante et une matérialité qui font naturellement écho aux œuvres présentées.
Les photographies et les dessins prennent ainsi place dans un décor qui porte lui aussi les marques du temps.
D’un côté, les corps minéralisés de Georges Dumas.
De l’autre, les images pliées, dessinées et recomposées de Claudia Vialaret.
Et autour d’eux, les murs, les volumes et les traces d’une ancienne activité industrielle.
Le dialogue est presque instinctif.
La matière répond à la matière.
Le passé industriel rencontre les souvenirs de l’histoire de l’art. Les traces laissées par les machines répondent à celles laissées par les gestes artistiques.
Deux regards pour apprendre à voir autrement
L’exposition réunissant Georges Dumas et Claudia Vialaret ne raconte donc pas seulement deux parcours artistiques.
Elle parle aussi de notre manière de regarder.
Une photographie peut-elle être autre chose qu'une photographie ?
Un corps peut-il devenir paysage ?
Une image ancienne peut-elle retrouver une vie nouvelle ?
Une œuvre peut-elle continuer à changer une fois que son créateur l’a terminée ?

À L’Usine d’Uxegney, les réponses ne sont jamais données frontalement. Elles se glissent dans les matières, les superpositions, les plis et les silences.
Georges Dumas semble vouloir arrêter le temps pour observer ce qu’il fait aux corps.
Claudia Vialaret, au contraire, paraît vouloir remettre les images en mouvement pour voir ce qu’elles peuvent encore devenir.
Deux démarches qui se croisent sans se confondre.
Et peut-être est-ce là toute la poésie de cette exposition : rappeler qu’une image n’est jamais définitivement immobile. Derrière une photographie peut dormir une peinture, derrière un paysage peut surgir un corps, derrière un pli peut se cacher une mémoire.
Il suffit parfois d’un autre regard pour que tout recommence.
Pratique
Exposition Georges Dumas et Claudia Vialaret
Les week-ends du 3 au 25 octobre 2026
L’Usine – rue Victor Perrin, Uxegney, près d’Épinal
Entrée libre, de 14 h à 18 h 30
Exposition ouverte à tous
Rédaction et photos : Alain Reynders





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