Eloyes - "Les Grandes Gueules", soixante ans d’un « film vosgien » devenu légende
- actuvosges88
- 11 nov. 2025
- 5 min de lecture
On lui avait demandé de tourner un western. Robert Enrico, lui, a choisi d’en faire tout autre chose : une fresque humaine ancrée dans la terre et les sapins des Vosges. En s’inspirant du roman Le Haut-Fer de José Giovanni, il a transformé le genre en y insufflant la rudesse du travail forestier et la chaleur des solidarités montagnardes. Entre Saint-Dié, Gérardmer et Vagney, son objectif a capturé bien plus qu’un décor : un territoire vivant, une âme collective, un parfum d’authenticité.

Entre les projections du documentaire et du film, l'auteur a dédicacé son livre-mémoire
De la scierie du Cellet à la légende du cinéma français
Soixante ans plus tard, Les Grandes Gueules a dépassé le simple cadre du cinéma. Ce n’est plus seulement un film que l’on a projeté, mais un repère de mémoire partagée. Il a incarné désormais un hommage vibrant à la région, à ses paysages et à ceux qui y vivent, ces hommes et ces femmes dont le courage et la simplicité nourrissent encore la légende.
À l’époque, Bourvil et Lino Ventura ont pris leurs quartiers dans les Hautes-Vosges, entourés de Michel Constantin, Jess Hahn et Marie Dubois. Une distribution d’exception pour une aventure hors du commun, où les caméras d’Enrico se sont mêlées à la vie locale. L’équipe a tourné durant neuf semaines, entre mai et juillet 1965, dans une ambiance à la fois fraternelle et populaire. La scène mythique de la fête des bûcherons, filmée sur la place Caritey de Vagney, a rassemblé près de dix mille spectateurs, un fait rare dans l’histoire du cinéma français.

Jean-Pascal Voirin et Olivier Bertot
Une tournée hommage et un devoir de mémoire
Soixante ans après, l’esprit des Grandes Gueules a continué de résonner. Depuis juin 2023, la tournée initiée par Jean-Pascal Voirin, passionné géromois, auteur et documentariste, a sillonné villes et villages pour raviver la mémoire de ce tournage légendaire.
Intitulée « Le Fabuleux destin des Grandes Gueules », cette odyssée cinématographique a conjugué projections, documentaires d’archives inédites, débats et séances de dédicaces. En deux ans, plus de 70 projections ont réuni près de 14 000 spectateurs, toutes générations confondues. Et l’aventure se poursuit : en 2025, année du soixantième anniversaire du film, de nouvelles étapes sont prévues à travers le Grand Est,

Bourvil dans un rôle qui l'a encore plus consacré
Un film culte devenu patrimoine
"Les gens se sont appropriés ce film et cette histoire,. Le thème du roman de José Giovanni, entre réinsertion, amitié et regard sur l’autre, reste d’une étonnante modernité. Et tourné dans ces paysages de montagne, le film a quelque chose d’intemporel. " a expliqué Jean-Pascal Voirin.
C’est en effet tout un pan du patrimoine vosgien que Robert Enrico a immortalisé : les hauts-fers, le schlittage, la force motrice de l’eau et le travail du bois. La scierie du Cellet, où ont été tournées les scènes principales, n’était pas un décor en carton-pâte mais une véritable scierie hydraulique nichée dans la forêt, reconstruite plus vraie que nature sur le site de l’ancienne entreprise victime d'un incendie, trois ans auparavant. Pour la scène finale, les techniciens sont allés jusqu’à incendier le décor à coups de cocktails molotov, après avoir imbibé le toit de pétrole, un réalisme aujourd’hui impensable.
La scène de la fête au centre de Vagney a rassemblé tous les villageois qui se sont prêtés aux rôles de figurants. « La bagarre jouée était plus que réaliste : les chaises en bois étaient de vraies chaises et non des ustensiles prévus pour le cinéma. Cela ne les a pas empêchés de voler en éclats. Les acteurs se sont tellement engagés dans cette lutte que certains, à l’image de Lino Ventura, se sont blessés pendant les prises de vues. Ce dernier a boîté, d’ailleurs, durant le reste du tournage. Sa boiterie n’était pas feinte » A précisé Jean-Pascal Voirin

Les Grandes Gueules : un « western vosgien » ?
Certains critiques l’ont surnommé le premier western français. Jean-Pascal Voirin s’en offusque : « En quoi est-ce un western ? Parce qu’on y voit Marie Dubois à cheval ? Non, c’est avant tout un film sur la dignité et la solidarité. »
Mais il est vrai que l’œuvre en possède la vigueur : des bagarres de scierie, des gueules cassées, des paysages grandioses et des héros au grand cœur. Cette force dramatique, alliée à la sensibilité d’Enrico, a valu au film un succès immédiat lors de sa sortie en octobre 1965 : plus de 3,6 millions d’entrées et un accueil critique dithyrambique.
Le regard de Jean-Pascal Voirin : gardien de la mémoire
Depuis plus de dix ans, Jean-Pascal Voirin a consacré son travail à faire revivre cette aventure. Son documentaire, Le fabuleux destin des Grandes Gueules, sorti en 2012, a cumulé plus de 120 000 vues, entre salles et visionnages en ligne. Près de 14.000 spectateurs ont redécouvert l’œuvre à travers cette tournée-hommage. En 2023, il a publié L’aventure des Grandes Gueules aux éditions Olizel, un livre riche de 350 documents inédits, de témoignages et de photographies d’époque. L’ouvrage connaît un succès au-delà des frontières : commandé jusqu’au Canada, en Corée… et même par Brigitte Bardot, fidèle amie de Bourvil.

Le livre "L'aventure des grandes gueules" à posséder dans sa bibliothèque

Olvier Bertot Éditeur chez Olizel et Jean-Pascal Voirin, auteur et réalisateur du documentaire
Une mémoire vivante et populaire
Partout où passe la tournée, l’émotion renaît. Que ce soit à Thaon-les-Vosges où le public a répondu en nombre, ou à Plombières où la passion autour du métrage était toujours aussi puissante. A Éloyes, où la 72e date a réuni une trentaine de passionnés, le public a partagé la même ferveur. « C’est bouleversant de voir que toutes les générations reviennent vers ce film, a expliqué Jean-Pascal Voirin. Ces acteurs, Bourvil, Ventura, Marie Dubois , ont laissé une empreinte humaine et artistique rare. »
Car derrière les images, il y a des destins tragiques : Bourvil disparaît cinq ans après le tournage à l’âge de 53 ans, Jean-Claude Rolland en 1967 à seulement 36 ans, et François de Roubaix, compositeur des musiques du film, meurt en 1975 lors d’une plongée sous-marine au large de Ténérife : lui aussi avait 36 ans. Ces disparus ajoutent à l’œuvre une part de nostalgie et de tendresse.
Une histoire, un territoire, une fierté
Pour beaucoup Les Grandes Gueules est plus qu’un film : c’est une transmission. « Il met en valeur les métiers, les traditions, les paysages vosgiens. C’est un patrimoine à lui seul. »
Aujourd’hui, la scierie du Cellet est entrée dans la légende. Le café Chevillot s’appelle désormais le café des Grandes Gueules. Et les villages des Hautes-Vosges accueillent chaque année des visiteurs venus sur les traces du film.

Soixante ans après le premier clap, Les Grandes Gueules demeure une œuvre intemporelle, à la croisée du cinéma et de la mémoire populaire. Plus qu’un film, c’est une fable humaine, un cri d’amitié et de liberté gravé dans le bois et la pierre vosgienne.
Et dans le souffle des sapins, au détour d’un haut-fer silencieux, on croirait encore entendre les voix de Ventura et Bourvil, ces grandes gueules au grand cœur, qui ont donné aux Vosges leur plus belle légende cinématographique.
Rédaction et photos : Alain Reynders





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